Du professionnel au personnel : écrire pour partager
Le matériau d’un projet d’écriture peut être multiple. Fiction, autobiographie, rêves, choses vues, carnet de voyage…mais aussi les apports de nos expériences professionnelles. C’est le cas quand ce que nous apprenons sur le terrain résonne avec nos observations de citoyen, de parent, de membre d’un collectif.
Mais il n’est parfois pas facile de trouver le ton juste. Se situer entre le professionnel et le personnel demande de l’ajustement. C’est à cette intersection qu’il est possible de partager des connaissances, des expériences et aussi ce « petit quelque chose » qui fait qu’un livre parle au cerveau mais aussi au cœur. Un livre qui éveille celui qui le lit à d’autres possibles.
Anne-Gaël Erard, consultante et formatrice en CNV (Communication NonViolente), a fait le choix d’un accompagnement littéraire pour l’épauler dans la rédaction d’un ouvrage professionnel. Cette coopération a été l’occasion pour moi de contribuer à ce « petit quelque chose ». De faire ma part dans un projet singulier, devenu aventure commune.
Retour dans cet interview sur les étapes d’un travail d’écriture professionnel tourné vers le partage.
Quand l’expérience professionnelle devient matière à écrire
Anne-Gaël et moi nous sommes rencontrées il y a plus de 10 ans lors d’ateliers que j’animais pour l’université vie active (UNIVA), une entité de l’Université Catholique de Lyon (UCLY).
Mais c’est seulement il y a 2 ans, après sa participation à un de mes stages « Construire mon projet d’écriture », que le déclic s’est fait.
Le temps d’écrire était là. Celui d’un livre pratique pour partager des ressources face à un enjeu majeur des projets collectifs : le conflit.
Après un an de travail, le manuscrit allait ensuite rencontrer son éditeur. Il allait devenir Traverser le conflit : coopération et Communication Non Violente, paru en avril 2021 aux éditions Chronique sociale.


Anne-Gaël Erard, fondatrice de Oduet
Sylvie Gier : Comment t’est venue l’idée de ce livre, Traverser le conflit : coopération et communication NonViolente ?
L’expérience de terrain
Anne-Gaël Erard : Il y a eu plusieurs étapes. D’abord l’expérience.
En tant que consultante, expert CHSCT (1) et formatrice, j’ai observé l’impact de la Communication NonViolente (CNV). Elle apporte beaucoup dans les conflits entre les personnes au travail. Elle aide à gérer ce qu’on leur demande de faire avec les moyens à disposition.
La CNV remet en perspective la question de la qualité du travail, du sens, de la reconnaissance.
Ensuite, j’ai réalisé combien la posture médiative ou de facilitatrice permettait aux acteurs de trouver une solution « juste ». C’est-à-dire adaptée à leurs ressources individuelles et collectives.
J’ai commencé à le transmettre dans mes formations et mes rapports d’expertises. L’objectif était de proposer des clefs aux acteurs de la santé au travail.
L’évidence du partage
En écoutant les professionnels et les personnes, une évidence m’est apparue. Les conflits, épuisements, blessures de l’image de soi abordés dans le cadre du travail se retrouvaient aussi dans les cadres associatifs et personnels. Dans tout ce qui concerne « l’œuvrer ensemble ».
J’ai identifié le temps passé à répondre au téléphone ou par mail à ces questions abordées en formation. L’idée d’en faire un livre s’est alors imposée à moi… d’autant que j’adore écrire !

Cela aurait pu rester une idée, mais tu as « sauté le pas ». Quel est l’enjeu de ce projet d’écriture professionnel dans le cadre de tes activités ?
Une libération créative
L’écriture a été comme une libération.
J’ai mis en ordre ce qui m’habitait sur le champ du travail. La prévention des risques psychosociaux, la qualité de vie au travail et comment l’aborder avec la CNV.
Ce que cela permet pour le travail, les personnes et les relations. Ce que cela permet en famille, à l’école.
Je me sens plus légère. La boucle est bouclée, je peux désormais en ouvrir de nouvelles.
Quelle énergie retrouvée ! L’accompagnement littéraire m’a permis d’aller au bout de ça. Il m’a donné confiance en l’intérêt de partager ces écrits par une publication.
Passer de l’expertise au livre : le rôle de l’accompagnement littéraire
Comment t’es-tu mise dans l’écriture au début ? Comment cela s’est passé ?
Rassembler les ressources
Au début j’ai grapillé les écrits que j’avais déjà produits, dispersés ici et là. Livrets de formations, fiches de mise en pratique proposées lors des accompagnements individuels.
Au-delà de la Communication NonViolente, j’ai intégré aussi mon expérience d’analyse de l’activité, l’analyse transactionnelle, la posture médiative etc…
Je les ai structurés selon ma logique personnelle.
Le syndrome du hamburger
Mais mon style peut être assez indigeste. Beaucoup d’idées sont imbriquées au fil de ma pensée qui se construit. Il faut les déplier pour que cela soit bien compris par l’autre.
Ça faisait comme un hamburger qui pouvait être difficile à appréhender. Quand on veut mordre dedans, la salade glisse d’un côté et le fromage coule de l’autre !
J’avais envie de tout dire avec précision. Plus je relisais, plus j’en rajoutais… ça coulait de partout !
Je ressentais de la frustration. Entre tout ce que je voulais transmettre et la tension vers écrire quelque chose « d’attrapable » par l’autre.
Quand as-tu senti le besoin d’avoir un accompagnement à l’écriture ?
Ce mille-feuille était tellement énorme. Et insuffisamment précis pour moi. Je le mettais en forme pour qu’il soit utile.
Pour cela, je souhaitais qu’il soit non seulement digeste mais facile à utiliser. J’avais envie qu’il puisse parler aux personnes qui cherchent des outils. À celles qui commencent au début pour finir à la fin. À celles qui ponctuellement cherchent des réponses.
Et ça je ne sais pas faire seule, ou je n’en ai pas l’élan.
J’avais besoin de soutien pour élaguer, aérer, donner une fluidité plus accessible à des attentes différentes. J’avais aimé les ateliers d’écriture avec toi alors assez naturellement je t’ai demandé de m’accompagner.

Comment as-tu vécu cette collaboration ?
Une danse créative
J’ai adoré…
Tu tenais le sécateur pour la forme. Tu portais le regard du candide sur le contenu.
Surtout, j’ai vécu cette collaboration comme une danse. Chacune apporte ce qu’elle sait et aime faire au service d’un projet commun.
Nous avons vécu « l’œuvrer ensemble » qui me tient tellement à cœur. Il représente l’essence de cet ouvrage.
Quand est-ce que tu as eu la sensation que le travail était « terminé » ?
Chaque fois que je relisais, j’avais envie d’ajuster, de préciser…
L’accompagnement m’a permis de sentir intérieurement ce moment où un pas en avant est nécessaire. Mais où un pas de trop m’éloigne de l’objectif final en cherchant une perfection qui n’existe pas.
Il m’a permis d’avoir un espace pour sentir que le travail était « terminé ». Et de le vivre sereinement.
La recherche d’éditeur
Quand le manuscrit a été prêt, comment as-tu vécu l’accompagnement à la recherche d’éditeur ?
J’étais toute perdue face à la recherche d’un éditeur. C’est un monde que je ne connais pas. Il y avait comme de la timidité ou presque une forme de honte à oser envisager de partager ce que j’avais écrit dans ce contexte.
Seule, j’aurais laissé tomber.
L’accompagnement m’a permis d’avancer pas à pas en sécurité. En sécurité car dans un terrain « déminé » en faisant des choix éclairés d’éditeurs à contacter et comment.
En sécurité parce que soutenue pour ne pas lâcher l’estime de moi. Pour ne pas abandonner mon intime conviction que cet ouvrage pouvait être utile pour les professionnels comme dans la sphère personnelle voire intime.
Écrire pour partager : une aventure de coopération

Est-ce que le fait d’être accompagnée a changé ta vision de l’écriture ?
En premier lieu, l’accompagnement m’a donné un espace pour faire ce que j’aime faire. Produire une œuvre commune qui illustre ce que je crois de la coopération. Et ce que me permet la Communication NonViolente.
C’est une façon joyeuse de faire ce que je sais faire. Et de l’enrichir de l’expertise de quelqu’un d’autre. De vivre une relation agréable et de progresser.
C’est une façon de traverser sereinement mes propres conflits dans l’écriture.
Se préparer au prochain projet
Comment te sens-tu par rapport à l’écriture d’un nouveau livre ? (plus armée ? plus endurante ? plus consciente des enjeux ?)
Je suis prête.
Je connais mes champs de compétences et de joie. Révélées dans l’écriture j’ai identifié et fréquenté aussi mes parts réactives et blessées, mes « dragons ».
J’ai aussi reconnu là où je n’avais pas vraiment le goût d’aller. L’accompagnement m’a permis d’accueillir tout ça, de m’accueillir et de vivre la complémentarité.
Chacun son rôle, comme un sportif accompagné par son coach. Le coach concourt à ce que le terreau soit favorable à la réussite de l’exploit sportif.
Si j’écris un nouveau livre, au-delà des aspects techniques que j’ai découverts, je sais que je me ferai accompagner.
Qu’est-ce que tu aurais envie de dire aux personnes qui ont envie d’écrire mais hésitent à se lancer dans un réel projet d’écriture, collectif ou individuel ?
S’il y a hésitation, c’est qu’une part de soi a peur. Ou n’est pas OK avec la façon envisagée de conduire ce projet… C’est un conflit du travail !
J’inviterais les personnes qui vivent ça à l’écouter pour trouver la façon qui leur convient d’entrer dans ce projet. Elle existe.
La découvrir est une façon de se respecter, de s’affirmer et de jongler avec sa propre créativité au-delà de l’écrit.
(1) Un comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) est, en France, une institution représentative du personnel au sein de l’entreprise ou de l’administration publique.
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Si vous me découvrez ici : je suis Sylvie Gier, coach littéraire et artiste-auteure, fondatrice de Pulpe – le meilleur des mots.
J’accompagne les auteurs à clarifier et structurer leurs projets d’écriture.